Les rues nous émerveillent. Nous ne connaissons pas ce monde, & pourtant, nous y progressons comme des pantins, libres de leurs gestes et avides de nouveautés. Une fois encore, nous marchons librement, sans nous soucier de l`image que nous pouvons donner. L`activité nous semble nouvelle et pourtant, notre notoriété nous a été enlevée dès la montée de l`avion. J`observe, amusé, mon frère prendre des photos complètement absurdes de sujets aussi déplacés qu`incongrus. Si çà l`amuse, tant mieux. Gustav, lui, préfère se cultiver, et si photos il y a, nous prendre en modèle. Pendant ce temps, je plaisante avec Georg et traverse la rue d`un pas assuré. Je lui raconte notre escapade de la veille, et tente de l`instruire sur nos deux éclats. Pourtant, Georg ne semble pas saisir l`importance de mes mots, et se contente d`observer le trottoir inverse.
- Si je te fais chier, lançais-je, tu le dis
- Non, crétin. Tu m`as dis quoi déjà ? Deux filles, allure ghetto, rousse et brune ?
Allure ghetto ? J`hausse un sourcil et acquiesce, exaspéré. Il sourit, et pointe du doigt l`autre trottoir. Je soupire, et tourne mon regard. Le hasard n`existe pas. C`est de nouveau la vie. Elles sont un peu plus loin, assises au sol, au milieu du trottoir. Des cheveux auburn, et une brune, légèrement plus grande. Un éclat de rire et une ignorance de notre présence. Je jette un coup d`½il à Bill, trop occupé à prendre une pancarte en photo. Je n`ai pas envie de le déranger dans son activité ô combien passionnante. De plus, il n`a pas apprécié d`avoir été pris pour un idiot. Ouais. Quand j`ai raconté aux garçons qu`en vérité, le numéro sur le ballon était un faux, Georg a tellement ri qu`il a trébuché en pleine rue. Evidemment, mon jumeau, blessé dans son orgueil, a décidé que ces filles n`en valaient pas la peine. Mais je le connais. Je sais qu`il ne le pense pas. Absurde mensonge. Absurdité déroutante, et de nouveau, la solitude. Ainsi, soupirant, je demande à Georg de m`excuser quelques secondes et je m`approche des deux américaines.
- Bien le bonjour
Il ne fait plus nuit, le terrain est lointain. Je m`attends à un sourire et je reçois un regard noir. J`ignore tout de cette soudaine animosité, et je la feins. Elles me semblent différentes, mais cette fois encore, je préfère l`ignorance. Je les observe, et attend leur venin. Elles semblent sombres, haineuses, et prêtes à la violence. Je souris, et ne dis rien.
- Abruti. T`es dingue d`oser nous approcher.
Le coup au ventre et l`illusion qui s`effondre.
- Pardon ?
- Tu t`approches des mauvaises filles ? T`es bourré de fric, t`as rien à faire avec nous
- Je vois pas le rapport --"
Maëlys se lève et je l`observe. Ce regard est froid, son c½ur est de glace. Le changement me surprend, mais j`apprends à me contrôler. Je soutiens son regard, je connais les règles. La force, la domination. Elle soupire, je ne baisse pas les yeux. J`ai compris le principe. Le fort est roi, je suis roi. J`attends, elle s`égare, et se rassoit. Je surprends une pointe de déception, et de satisfaction. Je viens de franchir un pas. Maëlys lève son visage et me regarde. Dans un mince sourire, elle tente de m`expliquer.
- Ici, c`est la jungle Tom. On n`est pas des filles à fréquenter. Mais çà, tu ne peux pas comprendre. T`as l`air d`être un gars bien, t`es entouré, t`as une belle vie. Nous, on a pas çà. Quand on s`approche de ce quartier, on se fait dégager. Nous sommes les filles à abattre. New York, c`est pas l`Allemagne. La loi du plus fort, tu l`as comprise. Mais c`est plus que çà. Ici, quand t`as pas un certain statut, tu te fais cracher dessus. Nous, on aura beau vomir notre haine, et dégueuler sur la simplicité de l`être humain, on doit rester dans notre merde. Ici, personne te tend les bras. Tu dois te démerder, quite à plonger. Ici, le quotidien représente les clans, et l`argent. D`un côté, t`as les riches. Eux, ils se croient au dessus de tout. Ils trainent d`hôtel en hôtel et de pays en pays. A l`inverse, t`as nous, les pauvres. Plus longue destination, la ville voisine. On crève de faim et de vie, mais on attend. On ignore ce qu`on attend, mais on attend.
La réalité me brûle. « Ils trainent d`hôtel en hôtel et de pays en pays » Se taire, ignorer, feindre la compréhension. Sa haine est palpable et j`aperçois, dans le regard de Delia, une once d`ironie. J`ignore ce qu`elles font là, assises au sol, et j`oublie qui je suis. Dans un sourire, je tends ma main à Delia. Elle sursaute, et m`observe. Je me contente de sourire. Je suis roi. Je me sens moi. Elle la saisit, se lève, et relève Maëlys. Je peux enfin reconnaître ce sourire provocateur perché sur les lèvres de Delia, avant que celle-ci ne m`enlève ma casquette d`un coup sec. S`en suit le petit rire moqueur de Maëlys. Oui, je retrouve à nouveau les deux étoiles qui nous ont éclairés cette fameuse nuit, nous aidant à regagner notre hôtel. Je ramasse ma casquette dans un sourire presque imperceptible, feignant la mauvaise humeur, et nous nous dirigeons vers le reste du groupe.
- Il me semble que nous connaissons cette jolie demoiselle.
Je me retourne en même temps que mon frère. Delia est, effectivement, toujours la même. Bill grommelle quelques mots incompréhensibles, expliquant que non, il n`est pas une jolie demoiselle, et décide de continuer sa séance photos-souvenirs, touché dans son amour propre. Maëlys prend la relève et tourne autour de lui, avant de lui balancer une tape sur les fesses et de se repositionner auprès de la rouquine. Elle non plus, fidèle à celle qu`elle était, n`a pas changé. Le contraste avec la froideur qui fusait de leurs regards il y a quelques minutes est frappant. Et, je dois bien l`avouer, quelque peu déroutant. Je sors de mes pensées sous les regards insistant de la petite assemblée qui m`entoure. Bill lève les yeux au ciel avant de prendre la parole, ne pouvant s`empêcher cependant un sourire.
- Georg, Gustav, on vous présente Maëlys et Delia.
- Grâce à qui nous avons pu rentrer à l`hôtel, rajoutais-je, par la même occasion.
Bill me regarde comme si ce détail était sans importance et je ris silencieusement. Il a décidément un égo surdimensionné, mais il ne peut s`empêcher de sourire. Les contacts commencent et les sujets de conversations sont lancés tout en continuant notre route. Après quelques minutes, nous arrivons dans un parc. Il manque un ballon, et un terrain, mais l`espace d`une seconde, dans le regard de Delia, j`ai cru apercevoir les instants volées de la nuit passée.
Envoûtant.
______ +Point de Vue de Maëlys+
Je souris, attrape la casquette de Tom et me met à courir. Il se détourne de Delia et me poursuit. J`éclate de rire, et il me devance. Lentement, je me penche, pieds écartés au sol et je lui jette un regard malicieux. Attrape, semble dire mon regard. L`instant est magique, et notre complicité me fait sourire. Je le détourne, et m`éloigne. Très vite, je prends possession d`un banc. Je n`ai jamais appris à faire comme les autres, et je m`installe comme la nuit précédente, fesses sur le dos du banc, et pieds sur la plateforme. Les autres me rejoignent, et Tom récupère son bien, dans un souffle.
- Tu as perdu de ta rapidité, Èclair d`argent
Il arque un sourcil et observe Delia, qui éclatant de rire, s`assoit en tailleurs sur le sol. Je m`attendris devant ce spectacle. Dieu, que ce sourire est beau à voir. La calamar semble être de mon avis, et s`assoit à côté de mon amie. Le silence se fait entendre, et seules nos respirations sont distinctes. Pourtant, le gars, présenté comme Georg, commence à reparler.
- Donc, vous faites de la musique ?
- Oui, répondit calmement Delia. Maëlys joue pas mal d`instrument. Elle se démerde à la batterie et pratique la guitare et le piano.
- Et toi ? S`interroge Bill
- Moi ?
Le sourire de Delia semble être rêveur. Ses joues rougissent, et je souris.
- Elle, elle chante.
Le visage de Bill semble changer. D`après ce que l`on a pu entendre sur le chemin, ils sont musiciens. Je suis envieuse de savoir s`ils sont professionnels, mais la question s`isole dans le fond de ma gorge. Mon regard se pose sur Tom. Un simple regard comme discussion. Je me sens bien, avec lui. J`ai l`impression que notre complicité se façonne en simultané des secondes qui passent. Malicieux, et taquins, on se ressemble.
Je questionne le dreadé du regard sur le sourire qui l`occupe.
- Je fais de la guitare, Georg de la basse. Et Gustav de la batterie.
- Haaan, s`exclame Delia. Et Bill ?
- Je chante.
Leur fierté est impressionnante. J`ignore qui ils sont, et ils taisent leur célébrité internationale. Ici, ils ne sont rien, et je ne le sais pas. Je souris. A part le statut social, il nous ressemble. Puis, des cris, et des rires. Au loin, j`aperçois Nyek. Il s`approche, avec sa bande, sous le regard noir de Delia. Nyek est un garçon des banlieues, tout comme nous. Il est sorti avec Delia il y a quelques mois, et fut étonné qu`on puisse le provoquer. Lorsque Delia l`a quitté, il a fallu qu`on se mesure. Nous avons gagné. A la fois le respect de la communauté, et la sûreté de rester en bonne santé. Il ricane, et se pose à côté de nous.
- Vous tombez bas, princesse.
- Dégage pauvre con, siffle Delia.
Sa nouvelle agressivité semble surprendre les quatres allemands, et pourtant, ils ne bougent pas. Nyek crache au sol, et s`éloigne, d`un pas mesuré.
- Raconte, Maëlys.
La voix de Tom s`impose à nous. Je regarde encore quelques instants la silhouette du garçon qui s`éloigne, et me reconcentre sur le guitariste.
- On est arrivée ici comme on arrive dans une vie. On choisit pas, et on est balancé. On a été jeté comme on jette des objets qu`on ne désire pas. Désillusionnée, on crachait notre haine et vomissait notre rage. Mais on s`imposait. C`était la première fois, ici, que des filles tenaient tête aux caïds. On a fait notre nom, et on a forcé le respect. On a changé l`ordre du monde, et on gouverne ici comme des reines. Ici, c`est l`agressivité, et la domination. On vit seule, et on vit mal. Mais on survit. On voit des gens mourir sous nos yeux, tués d`une balle ou pendus chez eux. La moitié de nos amis se sont suicidés, ou se sont faits tués. Et nous, on reste. On se bat, l`une avec l`autre. Sans Delia, j`aurais pas survécu. Mais on échappe au suicide, on échappe aux gens. Ils nous craignent, et rêvent de nous faire du mal. Mais on se défend, on s`impose. Ici, pour bouffer, tu baises. Ne me regarde pas comme çà, Tom, s`il te plait ... Ici, tu baises. Tu gagnes de l`argent, et tu bouffes. Sans çà, t`as rien. Ou tu voles, et tu prends le risque de t`faire enfermer. Car eux, les gens de l`autre monde, ils attendent que çà, nous voir disparaitre. On est d`la merde pour eux, et ils sont d`la merde pour nous. Ils nous répugnent, ces gens riches, et aisés. Pire encore que certaines célébrités, trop égoïstes pour voir le malheur du monde. Alors, quand on baise pas ici, on s`occupe. Delia & moi, on fait du sport. On court, on joue au basket de rue, et on s`éclate. On tente de traverser la vie, main dans la main. Et c`est sur une mélodie qu`on crée qu`on existe. Comme l`impression de n`exister que sur papier. Je joue, elle chante. C`est notre monde, notre seul plaisir. La musique nous délivre, et on vomit notre haine. Chaque jour, un des nôtres meurent, alors chaque jour, on devient de plus en plus froides. On a perdu toute once d`humanité, et de réalité. Le monde nous éc½ure et on le parcourt. On vous choque ? Tant mieux. On aime çà. Notre boulot ? Connasses. On baise et on jouit à la gueule du monde. Personne ne nous comprend, et on se retrouve seule. L`utopie est loin de nous, et notre lucidité nous énerve. On a notre monde. Le votre nous fait chier. On est au dessus.
Je vois que le regard de Delia a changé, et je reprends peu à peu ma respiration. J`ai craché mes mots comme on dégueule des maux qu`on refuse. J`ai choisi l`impudeur, et je nous ai mise à nue. J`ai décidé de ne rien taire, et je ne cache jamais rien. La sincérité est une chose bien trop précieuse, et absente pour qu`elle ne fasse pas partie de moi. Les garçons semblent osciller entre l`admiration, le dégoût et la gêne. Ils sont abasourdis, perdus & ensevelis sous un trop plein de vérité. La nôtre fait mal, mais elle est notre force. Cette vie, on en fait notre puissance.
______ +Point de Vue de Gustav+
Traversée du miroir. Je me sens léger. Prompt à un étourdissement. La vérité nous monte à la tête, comme l`ivresse d`un champagne que nous n`avons pas bu. Notre monde devient chance et notre chance évidence. J`ai l`impression de me haïr comme elles haïssent la simplicité de notre vie. La haine de Maëlys me poignarde et m`achève. Elles détestent notre monde. Je regarde Georg et lui transmet ma gène. J`ai l`impression que c`est dans un rêve lointain qu`apparaissent nos salles de concerts et notre impressionnante notoriété. Je m`imagine l`avoir rêvé et ne plus faire partie de cette distinction qui les fait tant souffrir. La facilité me saute aux yeux et, baissant le regard, j`entends la voix de Georg nous parvenir comme un murmure, trop égaré par la malice du temps. Le début de leur conversation m`a échappée, trop perdu dans mes pensées.
- ... mais je reste sceptique face à certaines de vos pratiques.
- Au fait, ajoute Tom, ça vous dirait de passer à notre hôtel ce soir ?
- Ah oui, répond malicieusement Delia. Et quel est le nom du Love hôtel dans lequel tu veux que je te rejoigne ?
- Four Seasons New-York.
Le piège, trahison, deception. Les battements de c½ur et les sens qui s`affolent. Puis la déchirure. Le cri dans la nuit et le rejet.
- Mais MERDE.
Delia se lève et Maëlys amorce un premier mouvement. Mais le corps fuyant de son amie la laisse début à côté du banc, à la fois anxieuse et étonnement calme. J`observe Delia shooter dans une cannette, aussi abandonnée et seule que son bourreau. Tom se mord la lèvre et tente de se lever mais Maëlys le maintient au sol d`une pression sur l`épaule.
- Non, Tom..
Une supplication et un regard éteins. Maëlys se rassoit et écrase le souvenir de la rouquine. Sa voix, à peine inaudible s`éveille dans une dernière rythmique et nous présente une nouvelle mélodie. Son nom est Vanille.
- Un prénom et une écriture annoncés sur un registre. Un berceau, une famille, un bonheur. Une enfance fragile et innocente commencée en Allemagne et se continuant à New-York. Choyée par des parents aimant, dans un cocon connu d`elle seule. Delia est l`une de ces enfants dont seul le sourire illuminait la vie. Une mère fascinée par la beauté juvénile mais un père trop ambitieux qui les mena au delà de l`océan. L`orgueil et le préjudice qui apparaissent, Delia a pourtant grandi dans un monde façonné pour plaire. Elle vit dans les quartiers les plus populaires et évolue dans un monde luxueux où l`argent est seule réalité. Mais curieuse et effrontée, elle fait exprès de s`égarer dans la noirceur et l`horreur de notre quartier. La princesse s`illusionne et se transporte jusqu`à rencontrer mon regard. Elle a huit ans, j`en avais dix, et porte déjà en elle les marques d`une insolence et d`une prestance acquises. Je lui conseille de partir et de quitter cet endroit. Ici, ce n`est pas pour elle. Elle est trop bien pour nous. Sa silhouette s`éloigne et son sourire me quitte. Mais l`horreur l`attend comme la punition d`avoir marché dans un monde qui n`était pas le sien. Je la rencontrais parfois. Un sourire et puis voilà. Puis le drame. Une voiture roulant un peu trop vite et la disparition de deux parents. L`anéantissement et la soudaine solitude. Delia survit et imagine une punition donnée par Dieu. Et elle s`avance à nous. Lâchée dans l`horreur et la réalité. Je lui demande de partir. D`accepter l`adoption qui s`offre à elle. Mais elle refuse, voulant s`infliger la responsabilité de l`absence. Je me détourne, m`éloigne. Mais elle me suit. « Je ne peux pas t`obliger à rester là-bas, mais si tu veux réellement rester ici, il va falloir que tu apprennes quelques règles de vie. » Et c`est là que tout a commencé. Je lui ai appris ce que je savais ...
Elle s`appelait désormais Delia ...
Elle marque un temps d`arrêt et semble revenir à la réalité. Elle qui parlait, ignorant notre présence, sembla se rendre compte de la douleur de ce souvenir. C`est à ce moment là que je me suis rendu compte que nous étions arrivés dans le monde que Delia avait quitté. C`est à ce moment là que je me suis rendu compte de l`importance qu`elles prenaient. C`est à ce moment là que j`ai compris que Delia ne reviendrait pas ce jour là et qu`il nous faudrait attendre et changer pour la revoir. C`est à ce moment là que je me suis rendu compte du fossé qui nous séparait.
Mais il n`y a qu`un pas.
Et voilà le second chapitre <3
Bon, on a bossé hier jusqu'à 1h du matin alors on espère que çà va vous plaire xD
Vous voyez donc le lunatisme des filles, et la descente sur terre des mecs x)
Une nouvelle fois, si vous pouviez nous donner vos impressions ;p
( Oui, on est toujours deux filles. On est deux meilleures amies, on va se marier XD & tralalaboum xD )